La magie d'Uyuni

29 avril, San Pedro de Atacama.

Ce village-oasis de moins de 5000 habitants est situé au milieu du désert d'Atacama, à 2500 mètres d'altitude. Un village paumé au milieu de nulle part, et pourtant si connu des voyageurs: il est le point de départ chilien de la traversée du Sud Lipez et du Salar d'Uyuni. Nous avons décidé d'y rester quelques jours pour visiter les environs ( post de Claire) et préparer notre départ pour le Salar. Outre restaurants à touristes et bars, San Pedro est littéralement bondé d'agences de tourisme offrant les activités les plus diverses: Sand board, location de VTT, excursion pour la Vallée de la Lune (encore une!) et les Geysers du Tatio.

Notre but est de trouver une agence sérieuse qui nous propose un tour de 3 jours à travers les payages du Sud Lipez et le mythique salar, pour ensuite continuer sur Uyuni et poursuivre notre voyage en Bolivie. Seules les agences boliviennes proposent ce type de prestations, les agences chiliennes incluant le retour à San Pedro de Atacama dans leurs tours. Nous démarchons donc plusieurs agences boliviennes implantées ici.

Nous passons une journée à peser le pour et le contre de chaque agence. Estrella del Sur est la plus chère, mais la seule à nous garantir un traversée par l'ouest, et un lever de soleil sur le Salar le 3ème jour. Les deux autres agences proposent un itinénaire différent, par l'est. La pluie des dernières semaines compliquent les choses: le salar est innondé et il y aurait 30 à 40 centimètres d'eau par endroit... On se voit mal tomber en panne au milieu de Salar!

Nous repassons à Estrella del Sur. Nous voulons être sûrs que la traversée du Salar par l'ouest est réellement possible et qu'on nous mène pas en bateau. Le gars de l'agence nous le garanti. Comment être sûrs? Nous avons lu et entendu tellement de choses sur les prestataires (4x4 pourris, chauffeurs bourrés, bouffe dégueulasse), qu'on est un peu paumé. Bon, nous prenons la décision de partir avec Estrella. Au pire, on fera le même tour que les autres pour 6 euros de plus. Au mieux, on fera un tour unique. On tente notre chance!

Le lendemain, rendez-vous est fixé à 8 h pour le départ. Nous y sommes à 7h45. 4 anglais sont là – ils partent pour le même tour. Nous sympatisons et décidons de demander à prendre le même 4x4. L'agence nous a garanti un maximum de 6 personnes par véhicule... ca tombe bien!

Un minibus arrive... c'est parti! Le minibus nous amène jusqu'à la frontière bolivienne, où nous attendent les 4x4. Une petite heure de route à grimper de 2500 à 4500 mètre d'altitude! Nous nous dirigeons vers l'imposant volcan Licancabour, qui du haut de ses 5916 mètres marque la frontière entre les deux pays. Le minibus quitte la route goudronnée pour une piste... et au loin, un drapeau jaune-vert-rouge flotte au dessus d'une cahute. LA frontière. L'air est sec. Le paysage rocailleux. Plusieurs 4x4 aux éfigies des différentes agences attendent leur chargement de touristes. A quelques dizaines de mètres, une carcasse de bus semble s'être échouée entre les pierres il y a des siècles. Nous quittons le minibus et passons le point de contrôle. Un seul douanier est présent. Il est assis sur une petite chaise derrière un bureau en bois. Au dessus le lui trône un énorme portait de Evo Morales, au dessus d'une insciption: « EVOlution para el pueblo! ».Un par un, nous présentons nos passeports. Le douanier jette un oeil rapide sur les tampons du mien et s'arrête un instant sur celui de l'aéroport JFK. Il me regarde un instant...« Bienvenidos en Bolivia Amigo! »

Bienvenidos en Bolivia!

Moment précieux. Après avoir quitté l'Argentine, nous quittons le Chili. Nous y reviendrons dans quelques mois pour voler jusqu'à l'Ile de Pâques puis rejoindre l'Australie, mais ce moment marque une étape de notre voyage. Dehors, il vente, il fait froid. Malgré le soleil radieux, les 4500 mètres d'altitude maintiennent le thermomètre à 5 degrés.

Avant d'embarquer dans les 4x4, nous avons droit à un petit dej gargantuesque: cake, pain, biscotte, confitures, oeufs, café... Coté bouffe, ca assure! Claire est donc rassurée sur ce point... éminemment important!

Tout se présente bien. Deux 4x4 arrivent. Des Toyota Land Cruisers nickels. Du gros 4x4!

Chargement des sacs sur les toits... oops. Nous sommes 14. Il y deux 4x4. Si je compte bien, ca fait 7 par véhicule... pas 6. Un des chauffeurs nous expliquent que le 3ème 4x4 à eu un problème et qu'il nous rejoindra demain matin. Personne ne le croit... Nous nous apprêtons donc à voyager à 7 dans les 4x4 pour toute la traversée... Pas grave, on est en Bolivie, on va faire la traversée la plus incroyable de notre vie! Claire me regarde, elle est aux anges. Depuis 5 ans, elle me rabat les oreilles avec «son» Salar!

On embarque... et finalement nous nous retrouvons avec deux canadiennes, une américaine et deux anglaises. Bon bah si on tombe en rade, je sais qui va devoir marcher pour aller chercher du secours... Notre chauffeur, Andreas, baragouine l'anglais. Il nous demande de brancher notre ipod sur son poste... Un bon Red Hot pour le départ!!! En quelques minutes, le paysage se durcit. Montagnes aux a-pics enneigés, sur un désert couleur ocre. Une seule piste. Deux 4x4. Rien d'autre. Notre premier arrêt est celui de la lagune verte. Une lagune d'un vert opale incroyable aux contours blancs salés. Le cuivre oxydé donne cette couleur à la lagune. Si on était pas emitouflés dans nos polaires, on pourrait presque se croire à Bora Bora! Encore un instant magique... Nous allons en vivre beaucoup d'autres dans les prochaines heures.

En piste pour la parc national du Salar d'Uyuni! Pour passer, un garde nous demande 150 bolivianos (15 Euros). Pas de prolème, l'agence nous avait prévenu. Il nous remet un billet d'entrée. Les paysages que nous voyons sont difficilement descriptibles avec des mots. Le mieux que je puisse faire est cela: prenez une sorte de Sahara et posez le à 4000 mètres d'altitude, glissez ça-et-là des lagunes vertes, noires, roses, rouges, peuplées de flamants roses, jetez quelques montagnes entre 5000 et 7000 mètres, percez leurs flancs pour laisser échapper fumerolles et geysers et enfin, saupoudrez un peu de neige éternelle sur leurs sommets. Bienvenue au Sud Lipez!

La journée passe à une vitesse folle. Les batteries des appareils photos se vident à vitesse grand V, les nôtres aussi. Nous sommes montés à près de 4900 mètres d'altitude, une expérience incroyable pour des novices de la grimpette comme nous. Même sans sac, marcher est un effort. Parler et marcher est parfois impossible (claire s'en sort quand même très bien...). Un étau nous presse la tête. Le mal du Puma (appelé ainsi par les Quechuas) nous gagne...  

Coca coca!

«No problema!» Andreas sort un petit sac en plastique, plein de feuilles vertes. La fameuse feuille de coca. Je regarde Claire, mi curieux, mi amusé, et plonge ma main dans le sac. Il ne faut pas avaler les feuilles. Sur les instructions de notre chauffeur (largement expert en la matière!), je glisse quelques feuilles sur la langue et les mâchent rapidement pour former un boule que je cale contre la joue. Un goût de tabac froid mêlé d'herbe... expérience difficile: la feuille de coca, c'est dégueulasse! Mais ça marche.Une demie-heure plus tard, la mal de tête disparaît... et la patate revient!

 

Nous reprenons la piste pour rejoindre notre «hôtel» avant le coucher du soleil. Le vent sur les côtes désertiques bordées de lagunes blanches donne à notre «village hôte» un air de Tataouine... Avec un peu d'imagination, George Lucas pourrait venir faire la suite de Star Wars, juste ici!

4400 mètres d'altitude, pas d'eau chaude, pas de chauffage. Nous allons tester la chaleur de nos sacs de couchage «La Cordée», achetés à Montréal! De nouveau, un repas frugual nous est servi: Gratin de patate, saucisses grillées, pain frais, fruits en conserves et petit café... le tout agrementé de vin rouge bolivien (qui tape encore plus que le mal du puma). 21 h, il est temps de rejoindre nos sacs de couchage. On a de la chance, on est bien équipés. Ce n'est pas le cas de tous les monde: plusieurs anglais ont juste un bas de jogging et un pull. Ils comptent sur les cinq couvertures de laine de nos lits pour leur tenir chaud. Vers deux heures du matin, je suis réveillé par des grelottements: mon voisin claque des dents. Je lui propose une poche thermique (ces trucs Decath' que tu secoues et qui diffuse de la chaleur), bizarrement il refuse. Je pose quand même la poche à coté de son lit et lui dit qu'il peut la prendre plus tard... ce qu'il a dû faire 4 secondes après que j'ai éteind ma lampe frontale.

Même pas froid!

 

Réveil après une courte nuit (plus que la température, c'est surtout l'altitude qui nous empêche de fermer l'oeil...). Le soleil se lève sur les montagnes. Un air de «Seven years in TIBET!». Dehors, il doit faire -10. Gants, bonnet, 4 couches de vestes, appareil photo. C'est parti. Je grimpe à mon rythme (c'est à dire celui d'un éléphant de mer) la petite colline qui surplombe la village. Je m'assois et j'attends le soleil. A une vingtaines de mètres, j'aperçois une «cholita» (Dame en coustume traditionnel bolivien) monter la colline et se diriger vers le désert. Elle doit avoir une cinquataine d'années et grimpe comme un cabri. Je me donne l'excuse de l'altitude... et lui lance un «buen dia!» auquel elle répond d'un léger signe du menton. Premier contact avec la discrétion bolivienne, si opposée à l'enthousiasme bruyant des argentins. Elle continue son chemin vers une série de tas de pierres empilées auprès duquel elle s'agenouille.

Il est temps pour moi de partir, je vole une photo et retourne vers le village.

Devant l'hôtel, les 4x4 sont prêts à partir. Un 3ème véhicule nous a rejoint et Andreas nous confirme que nous traverserons le salar innondé demain. Nous serons le 1er groupe à le faire depuis 3 semaines! Outre, la gentillesse de notre chauffeur, la qualité de la nourriture, nous sommes donc tombés sur une agence qui tient ses promesses... Et vu ce q'on a entendu, cela mérite d'être souligné. Alors si vous partez faire le Salar d'Uyuni, choisissez Estrella del Sur!

La journée est une succession de surprises et d'émerveillements: déserts de sable jaune et ocre, immenses rochers volcaniques aux formes improbables, mini-salars... toujours ces montagnes impressionantes dominant le paysage... et de plus en plus, le sel qui recouvre tout. Nous atteignons un petit salar (pour nous gigantesque!) au sud du grand Salar d'Uyuni. Ici, nos chauffeurs nous demandent de descendre des 4x4 pour traverser un voie de chemin de fer. Celle-ci relie une mine de sel à Uyuni. Seuls des trains de marchandises circulent ici... Pour le moment, il s'agit de sel, mais bientôt, les wagons risquent de se remplir de Lithium. Andreas nous explique que 40% des réserves mondiales de lithium se situent exactement sous le Salar d'Uyuni, faisant de la Bolivie le 1er producteur en devenir de ce précieux métau. Pour l'instant, celui-ci n'est pas exploité, mais la pression des industriels occidentaux (principalement les contructeurs automobiles, qui développent les fameuses batteries au lithium) et la perspective de revenus énormes incitent le gouvernement bolivien à construire des mines au beau milieu de cet endroit unique au monde. Les locaux, qui vivent essentiellement du tourisme et de la production de sel, tiennent tête... mais pour combien de temps?

Nous remontons dans le 4x4 et traversons le mini-salar avant de rejoindre un hôtel de sel, situé au pied du GRAND salar. Sur la piste, des paysans récoltent le quinoa (sorte de blé qui se consomme en pain, en galette, ou comme plat – c'est délicieux, son goût rappelle celui des galette de blé noir) - Je me demande comment une plante agricole peut bien pousser ici: il pleut 3 jours par an!

Arrivée à l'hôtel de sel... les portes sont closes. Nous ne sommes pas attendus. Les propriétaires sont dans les champs de quinoa. Ils n'ont pas eu de touristes depuis trois semaines et ne s'attendaient pas à notre visite! Les chauffeurs parlementent... et nous demandent un portable. Un des anglais sort le sien. Cause perdue, pas de réseau. Il faut attendre... au bout d'une demie-heure , un des anglais ouvre la porte depuis l'intérieur: il ont forcé une fenêtre pour rentrer! Sur le cul, Claire et moi voyons la joyeuse troupe s'engouffrer dans l'hôtel. Seules les canadiennes et 2-3 personnes restent à coté, aussi choquées que nous. Nos chauffeurs sont partis acheter la nourriture pour le dîner au village d'à côté... et ne peuvent que constater la situation à leur retour.

Nous sommes restés dehors. Voilà pourquoi certains autochtones n'aiment pas les touristes dans les pays que nous visitons. Il suffit d'un connard qui pouvait pas pisser dehors pour faire la réputation de tout un groupe de voyageurs. Le pire, c'est que pour eux, tout est normal, il y a pas de problème. Le proprio avait qu'à être là. Je comprends vite que ce n'est pas la peine de discuter... et nous nous excusons auprès de Andreas pour eux. Le coté unique du lieu nous fait oublier les tensions...Une bonne douche contre 10 bolivianos (1 euro), un poulet-riz-patates et au lit. Demain, on se lève tôt pour voir le soleil se lever sur le plus grand salar de la planète.

 

 

5h30. Le réveil sonne. A la lumière de nos frontales et de quelques bougies, nous rejoignons le groupe autour de la table pour le petit dej.

Claire est électrique. Comme une gamine le matin de noël. Son cadeau, il est a une dizaine de kilomètres... Nous chargeons les sacs sur le toit du Land Cruiser et partons pour le salar... enfin! Le soleil se lève... et sur la piste, la terre laisse peu à peu place au sel. De chaque côté, le salar est submergé sous 30 cm d'eau... le soleil n'est pas encore totalement levé, mais la luminosité est déjà incroyable. Andreas, d'habitude si enjoué, est concentré, stressé. La piste disparaît et les roues du Land Cruiser plongent dans l'eau salée. Nous sommes au beau milieu d'un lac d'eau salée, le ciel se confond avec l'eau et le soleil brille intensément. On a l'impression de rouler sur l'eau. Féerique. Loin de l'enthousiasme de ses touristes, Andreas stresse pour son 4x4. Il ne faut pas tomber en panne, pas ici. L'eau à -2°C (la concentration de sel est si forte que l'eau ne gèle pas à 0°C) et le sel lui-même rendent impossible une descente du 4x4. Ce sel si blanc et magnifique pour nous, ce sel qui ronge tout pour lui. Déjà une couche de 5cm se forme sur le chassis. La traversée dure environ 1 h et demie, avant de rejoindre un petit ilôt. Aussitôt arrivés, les chauffeurs ouvrent les capots et se glissent sous les chassis.

Au milieu du salar submergé, Claire et moi tentons de trouver l'horizon... blanc à perte de vue. Il n'y a pas d'horizon. Nous sommes dans un rêve. Le sel est blanc et froid, comme de la neige, et l'eau est bleue turquoise. Les secondes durent des minutes, les minutes des heures. Sur cet ilôt de 200 m2, nous sommes une quizaines, tous muets, tous émus.

Le claquement des capots marque le signal de départ. Andreas a une surprise pour nous: Il nous emmène à l'Isla Pescado. Cette île, nous ne devions pas la visiter. L'agence nous avait dit qu'il y avait trop d'eau et que les 4x4 ne pourraient pas l'atteindre... Mais nos chauffeurs sont des Kings. Ils prennent au nord au milieu de nulle part et replongent les pare-chocs dans l'eau. 20 minutes plus tard, l'eau se retire: nous sommes sur un sol de sel sec. Et au loin, une île en forme de poisson. Les 3 véhicules se séparent et prennent de la distance. Andreas accélère, nous sommes à 80 km/h sur un sol formé d'octogones salés. Un bon gros «Oasis» en fond musical... et une sensation de liberté incroyable: Nous sommes seuls au monde, dans un paysage lunaire. L'île grossit. Au milieu du désert blanc, elle est comme sortie de nulle part, recouverte de cactus qui se succèdent sur ses flancs depuis 3 millions d'années. Le plus imposant, le plus vieux, à plus de 900 ans. Nous sommes accueillis par des gens adorables, qui eux non plus, n'ont pas vu de touristes depuis trois semaines. Une demie-heure plus tard, nous sommes au sommet de l'île et decouvrons le Salar dans toute sa grandeur. A 360°, les 10 000 km2 de sel recouvrent le sol, à perte de vue...

Avant de partir pour Uyuni, nous imprimons dans nos têtes ces images... Un des premiers grands rêves du voyage vient de se réaliser.  

Les photos sont ici et les videos !