El camino de la Muerte

La Paz - 28 mai 2011

Au départ de la capitale bolivienne perchée à quelques 3600 mètres d'altitude, nous partons pour la Route de la Mort. Ce nom n'a rien de surfait – le très sérieux organisme américain des voies de communication à en effet classé ce chemin « route » la plus dangereuse du Monde, avec un triste record de 300 morts, établi en 1994. Une route de près de 60 kilomètres reliant les hauteurs de La Paz (départ à 4700 mètres!) au petit village de Coroïco (situé 3600 mètres plus bas).

Depuis quelques années, une autre route, plus sûre, a été construite, favorisant ainsi l'augmentation du trafic entre La Paz et le Nord du pays. Mais le « Camino de la Muerte » n'est pas mort: quelques véhicules locaux (et locos!) sont toujours de la partie, mais surtout, plusieurs dizaines de touristes le descendent tous les jours, en VTT - aujourd'hui, les touristes, c'est nous!

Bon, ok, on nous demande de signer une décharge avant de partir. Bon ok, ils mettent dessus que tu risques de te blesser, d'être paralysé, voir d'y laisser ta peau... et que si ça arrive, faudra pas venir pleurer. Réflexion, sourire, signature. Promis, si j'y passe, je reviendrai pas pleurer.

Nous embarquons avec un groupe de coréens  en direction la plateforme de départ. Il est 9h00 du mat', il fait un temps magnifique.

5 ans après Charlotte et Guillaume (qui y a laissé trois côtes...), nous enfourchons à notre tour nos VTT super cools (double suspension, freins à disque – je veux le même quand je retourne à la maison!). Après l'ascension du volcan Villarica au Chili, nous voilà de nouveau déguisés en Robocop: coudières, genouillères, casques, veste et pantalon. Claire flippe un peu, mais bon, on a rencontré plein de monde qui l'a fait avant nous: tous nous ont dit que c'était... mortel! On va voir ça. Départ en douceur sur une superbe route d'asphalte: 10 kil' tranquilles, histoire de se mettre en jambe. Le beau temps et les paysages magnifiques... En fait, c'est une balade, la route de la mort! Parlé un peu vite... après quelques kilomètres, le temps s'assombri, les virages sont de plus en plus serrés, et la route d'asphalte devient un bon gros chemin de terre et de cailloux... Ok, nous y sommes! Très vite, il bruine, la végétation est de plus en plus dense et sur le coté gauche de la « route », des précipices de plusieurs dizaines de mètres nous tendent les bras. Il est temps pour un briefing.

Les guides nous rassemblent et le chef se met à parler façon Sergent Hartman dans Full Metal Jacket version bolivienne: « Les gars, on plaisante plus. Ca fait 8 ans que je suis guide sur la Route de la Mort, et j'ai déjà perdu 8 gringos. On a pas le droit à plus d'une perte par an. Alors si vous voulez que je garde mon job, pas de conneries. » Léger silence. Les guides éclatent de rire à l'unisson, suivi des 8 coréens qui n'ont pas du comprendre un mot ... Claire et moi, on sourit... du sourire à mi-chemin entre « j'ai envie de vomir » et « j'y vais, mais j'ai peur ».

C'est reparti. On choisi de laisser passer tout le monde, histoire de prendre notre temps. Les guides nous ont dit de rouler coté précipice et de doubler coté montagne... « Attends Miguel, c'est pas logique ton truc, si je me plante, je préfère m'emplafonner sur un rocher coté montagne que de faire un saut de l'ange... » Pas le temps de soumettre ce point, les guides sont partis à toute blinde. Au bout de 10 minutes, nous croisons un bahut chargé de plots de ciments, puis un bus, quelques taxis. Prise de conscience: ils nous demandent de rouler à gauche au cas où... il vaut mieux un touriste à vélo dans la falaise, qu'un bus plein de voyageur! En plein dans mes pensées je sors d'un virage serré et tombe sur 3 coréens. Les vélos à terre, paniqués, levant les bras et ciel et regardant dans le vide. J'évite le premier et m'arrête façon albatros quelques mètres plus loin. "Nom de Diou (la Yaute remonte vite dans ces cas là), ils sont tarrés ces coréens là!"

Les trois fous ne m'ont même pas vu... je descends du vélo et tente de comprendre ce qu'il se passe. Je regarde sur le côté gauche de la route... et ne voit rien, à part une belle corniche et de la végétation. Un coréen pointe du doigt la végétation à près d'une dizaine de mètres en contre-bas.

Claire est à coté de moi et regarde elle aussi dans le vide. Après quelques secondes, je vois un truc orange qui bouge, en bas de la corniche. Orange, la couleur de nos blousons. « MERDE! Non... c'est pas possible... c'est pas possible... » Mais si, Une fille est tombée. Je n'arrive pas à y croire. Elle s'accroche à des arbustes, son vélo au dessous d'elle. Deux coréens tentent de la rejoindre... Peine perdue, ils ne font qu'un mètre ou deux. Le vide les arrête. Nous nous retrouvons tous ici, impuissants... La seule chose que nous puissions faire est de lui parler. Incroyable, elle nous répond, nous dit ne pas avoir mal... Enfin, un guide arrive, suivi du mini-bus. Il comprend tout de suite la situation et va chercher une corde de grimpe qu'il attache à la galerie du minibus. Visiblement, il à l'habitude...15 secondes de rappel plus tard, il est aux cotés de la fille. Entre-temps, le chauffeur demande aux mecs costauds de monter sur le toit pour remonter tout le monde. Je regarde autour de moi en me disant « il a dit, des mecs COSTAUDS »... et bah v'la t'y pas que c'est sur moi qu'ça tombe! (nb pour moi-même: penser à aller vivre en Corée du Sud pour enfin avoir l'air d'un mec balaise). Bon, soyons honnête, deux canadiens sont avec moi. Je me dit qu'avec des gars d'Ottawa, ça va être plus facile. Je grimpe la petite échelle qui mène au toit du minibus. Celui-ci est arrêté à moins d'un mètre de la corniche, et du toit, on a une superbe vue sur...le précipice.

C'est à ce moment que mon vieux pote Vertigo débarque. « t'as envie de tomber là hein??? Mais ouais, vas-y, ça se trouve, tu peux voler et tu le sais même pas! » Bon, Tony, t'es un montagnard. Tu déconnes pas là. Centimètres par centimètres, nous remontons la coréenne. Le minibus se balance à mesure que nous la remontons. Vertigo me dit que le minibus pourrait bien se casser la gueule. Les bûcherons d'Ottawa ne semblent pas inquiets. Je fais confiance aux bûcherons.

Quelques minutes plus tard, la coréenne, le guide et le vélo sont de retour sur la Route de la Mort. Anew n'a rien, quelques égratignures sur le visage, c'est tout. Elle sourit, remercie tout le monde... et remonte sur son vélo! Il sont FORTS ces coréens! Le temps de boire un coup de Coca Gaz (boisson à base de feuille de coca), toute la troupe repart, comme s'il ne s'était rien passé.

Bon, on sent que tout le monde fait gaffe quand même. Quelques kil' plus bas, le soleil est revenu, il fait une chaleur incroyable, dans les 30 degrés... ça contraste avec les 5 degrés de ce matin! On tombe les veste et on sort les shorts! La route s'élargit.... la pente est belle.... Si on veut speeder, c'est maintenant! J'abandonne ma dulcinée (restée sagement devant le camion balais) et devient tout simplement amoureux de mon VTT. Ca passe partout, ça bouge pas, ça freine nickel!

Nous arrivons dans les environs de Coroico... le paysage s'élargit: les champs de coca sont partout. L'air est plus « lourd », plus chargé en oxygène... Ca fait du bien!!!! Nos guides nous disent que nous allons arriver dans un petit paradis: hôtel avec piscine, super bouffe, bière à gogo... Le paradis bolivien n'est pas le même que chez nous. Il peut être plus beau, comme à Uyuni... il peut être plus fatigué... comme ici. Nous arrivons donc, fatigués, dans un hôtel plus fatigué que nous, avec une piscine à la douce couleur bleue-vert-marron. Parfait pour chopper un bon p'tit staphylocoque doré!

Je tente quand même le coup auprès de notre guide-sergent:

« On peut se baigner? »

« Bien sûr!!! »

« Et toi, tu te baignes? »

« T'es loco ou quoi???? »

On en fini pas d'apprendre en Bolivie... Avec le gens, mais pas seulement.

On apprend tous les jours, toutes les heures, toutes les minutes. Notre arrivée à Coroico m'a donné l'occasion d'enrichir ma culture sur la faune locale et plus particulièrement sur les insectes. Claire et moi surnommons affectueusement une famille d'insectes particulière, la famille des« petits trucs de merde ». Jusqu'à présent, le Roi de cette famille était le fameux moustique, suivi par le taon, l'araignée et les puces. Depuis Coroico, le moustique est détronné par le Mari-luis. Une petite mouche de la taille d'un moucheron de chez nous, de couleur rouge orangée. Silencieux, quasi-invisible, se mouvant en nuage de plusieurs dizaines de p'tits trucs de merde. L'arme de précision parfaite pour atteindre à coup sûr un gringo en short, dégoulinant de sueur: moi.

Résultat, 57 piqûres en moins de 5 minutes.

Le pire, c'est que les piqûres, bien qu'impressionnantes, sont absolument indolores les premières 24 heures. Juste le temps qu'il faut pour te dire « en fait, ça va, c'est pas si terrible que ça ». Mais après 24 heures... les mots me manquent. Les moustiques et autres puces peuvent aller se recoucher (pas dans mon lit). Aux moment où j'écris ces lignes, soit près de deux semaines plus tard, j'ai toujours un tube de truc-pour-les-piqûres-qui-marche-pas à moins de deux mètres de moi.

Si un jour je me fais contrôler par les impôts avec un redressement salé à la clé, j'appellerai mon contrôleur Mari-Luis.

Si un jour je me fais piquer à 131 km/h sur une autoroute par un gendarme et qu'il me colle une prune, je l'appellerai Mari-Luis,

Si un jour je rentre en France et qu'un gars me dit que les Mari-Luis, c'est pas si hard que ça, je l'appellerai plus.

15 heures, il est temps de reprendre la route pour La Paz: le minibus part dans 10 minutes. Mais pas pour nous, nous restons à Coroico pour deux jours, après quoi nous rejoindrons Guanay en bus, d'où nous entamerons un trip de trois jours en barque sur les flots du Rio Beni, affluent de l'Amazone.

Le minibus nous dépose donc dans un bled sans nom, où quelques cahutes et un taxi attendent le client.

Pour 5 bolivianos, soit 50 centimes d'euro, nous pouvons rejoindre Coroico « City », à quelques kilomètres de là, et battons un nouveau record: dans un Chrysler Voyager, le chauffeur arrive à faire rentrer neuf adultes, deux enfants et un chien. Nos sacs à dos sont dans le coffre... ils sont FORTS ces boliviens!

Après une vingtaines de minutes de route tape-cul, nous rejoignons enfin la place du village et partons à la recherche d'un petit hôtel conseillé par des français rencontrés à Sucre... et quel bon plan! Nous arrivons dans un hôtel divisé en plusieurs petits bungalows à flanc de colline, groupés autour d'une piscine (à la couleur bleu piscine cette fois!)... et surtout, un restaurant tenu par des français... où nous avons tout simplement pleuré de bonheur à la vue, à l'odeur et au goût du meilleur soufflé au fromage que nous ayons mangé de toute notre vie... On en profite: après demain, on dort dans la jungle.  

La suite sur le post de Claire!